Artémisia dans Le Monde


Artémisia dans Le Monde

mis en ligne le 22 novembre 2009

article de Yves-Marie Labé

Un monde de BD

17 décembre 2008 Michel-Edouard, le Medicis d’Artemisia

Michel-Edouard Leclerc, nouveau Médicis ? Le patron des hypermarchés Leclerc sera-t-il le Cosme de Medicis des auteures de bandes dessinées regroupées dans l’association Artemisia, qui attribue le prix du même nom ?

En dotant ce prix de 3000 euros et lui garantissant une vaste couverture médiatique via les quelque 200 Espaces culturels de ses hypers, Michel-Edouard Leclerc, qui a déjà témoigné de son intérêt pour la BD en apportant pendant plus d’une décennie plusieurs miilions d’euros au festival BD d’Angoulême et en signant des albums d’histoire critique sur la BD, devrait donner davantage de résonance à ce jeune prix.

“Je suis un partenaire sincère, a-il-tenu à souligner, je suis là pour donner de l’audience à Artemisia.” Depuis sa création en 2007, le prix a couronné une jeune auteure de BD, Johanna Schipper (”Nos âmes sauvages”, éd. Futuropolis). A l’époque, pour prix, elle avait reçu une sculpture en bronze de Vénus, conçue par Polska, lauréate du prix Bourdelle et créatrice du buste de la Marianne-Catherine Deneuve. Cette Venus, bien sûr, sera aussi attribuée à la nouvelle lauréate.

Le prix Artemisia sera annoncé vendredi 9 janvier - jour de la naisssance de Simone de Beauvoir. Il distinguera l’une des huit nominées de cette année : Nathalie Ferlut (”Lettres d’Agathe”, Delcourt), Joanna Hellgren (”Frances”, Cambourakis), Lisa Mandel et Tanxxx (”Esthétique et filatures”, Casterman/KSTR), Estelle Meyrand (”Scrooge”, scénario de Rodolphe d’après Dickens, Delcourt), Anne Rouquette (”Bons, mauvais grands et petits joueurs”, éd. Lito),Posy Simmonds (”Tamara Drewe”, Denoël Graphic, album déja primé par l’Association des critiques de BD).

Marzena Sowa (”Marzi”, sur un dessin de Sylvain Savoia, éd. Dupuis) et Céline Wagner (”Zeste”, éd. des ronds dans l’O). Soit un “panachage” d’auteures de Bd confirmées et de plus ou moins débutantes, mais qui toutes représentent le haut de gamme de la BD.

Le prix (dotation et statue) sera remis le 13 janvier, à la librairie la Hune, à Paris, soit à quelques jours du 36°festival de la BD d’Angoulême qui commence le 29 janvier.

Les femmes scénaristes et dessinatrices de BD sont encore peu nombreuses. Les estimations font état d’un peu plus de 150 auteures, soit 10% de la totalité des auteurs de BD reconnus comme tels. Elles étaient 7,5% il y a trois ans, selon le rapport annuel de L’ACBD, dressé par Gilles Ratier.

Une augmentation encore faible, relayée par la rareté des grands prix d’Angoulême attribués à des auteures (Claire Bretécher et Florence Cestac en trois décennies) mais qui va toutefois de pair avec l’accroissement du nombre de - jeunes - lectrices et avec une double ouverture : celle de sociétés d’édition au sein desquelles oeuvrent plus d’éditrices qu’auparavant , sans doute moins “effrayées” par une sensiblité aussi diverse et créative que celle des auteurs masculins ; et celle de champs autres que l’intimisme, l’autobiographie, les girly-stories, longtemps attribués aux seules auteures de BD, oubliant les BD politiques de Chantal Montellier, les westerns différents de Laurence, Harlé, les incursions dans l’histoire et le polar d’Annie Goetzinger ou les satires du couple et de la famille chères à Florence Cestac ou Dodo, mais aussi Bretécher, Claveloux, Borile, pour ne citer que quelques glorieuses aînées.

“Le prix Artemisia permet d’avoir une vue globale de la création actuelle des auteures de BD”, fait remarquer Jeanne Puchol, présidente d’Artemisia. “L’autobiographie, l’intimisme, c’est dû à un climat dépolitisé, résume Chantal Montellier, membre fondatrice d’Artemisia. La sélection du prix donne l’occasion de vérifier qu’il y des auteures qui conçoivent différemment la BD. Ce qui n’est pas évident : quand j’arrivais avec mes BD, les éditeurs me disaient tous : “vous tranchez !”. Le prix veut aussi aider de jeunes auteures, sachant que dans ce milieu, la question centrale est : combien vont durer et comment ? Durer, c’est ‘lune des questions essentielles de la vie artistique”.

Les membres du prix sont neuf, comme 9° art, et sont elles-mêmes auteures de BD, peintres, illustratrices et écrivaines d’Artemisia. Hormis sa présidente, Jeanne Puchol, auteure du récent Les Jarnaqueurs (Le Poulpe 16 et La Bouchère du bûcher) , le jury comprend Marguerite Abouet (Aya), Anne Bleuzen (journaliste-écrivain), Marie-Jo Bonnet (Les femmes dans l’art), Sylvie Fontaine (Le poulet du dimanche), Marie Moinard ( Les Ronds dans l’O), Chantal Montellier (Tchernobyl mon amour, Le Procès de Kafka), Valérie de Saint-Do (journaliste-écrivain). Annie Pilloy, a quant à elle, quitté l’Association pour raisons personnelles... Les jurées d’Artemisia n’ont pas choisi ce nom par hasard.

Elève du Caravage, l’italienne Artemisia Gentileschi était une artiste peintre du XVII° siècle qui fut l’égale des plus grands et célébrée comme telle à son époque, non sans avoir d’abord été trainée dans la boue par des écrits qui visaient à la discréditer en tant que femme et artiste.

Son appartenance au genre féminin ainsi qu’au “caravagisme” l’empêcha ensuite d’être reconnue et d’être prise en compte, elle et son oeuvre, selon ce fameux “processus d’effacement” qui connut son apogée au XIX° siècle.

Protégée des Medicis, Artemisia a beaucoup peint, notamment “Judith décapitant Holopherne”, “Judith et sa servante” ou “Suzanne et les vieillards”... Pour nombre d’artistes et de féministes, de spécialistes et d’historiens de l’art, elle reste emblématique de la femme peintre et libre.

La mise en lumière du prix Artemisia devrait faciliter l’épanouissement de l’Association qui le porte et favoriser la reconnaissance des auteures de BD. Figurent aussi au menu du développement : un site plus riche, l’ouverture “au dessin de presse et à d’autres formes graphiques”, selon Jeann Puchol. Chaque année, enfin, la sélection du prix sera versée au fonds Marguerite Durand, à Paris, où sont conservés écrits et oeuvres féminines et féministes. Le jury du prix restera non-mixte mais les hommes souhaitant rejoindre les rangs d’Artemisia sont les bienvenus. En plus d’être un mécène, Michel-Edouard Leclerc serait donc aussi un pionnier.