Moni


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mis en ligne le 12 janvier 2009

Moni

ÉVOQUER, RÉVÉLER, CRÉER, ÉCRIVENT-ELLES.

PROLOGUE

Oui, Obama c’est bien, mais : à quand une femme métisse noire à la Présidence des EAT ?

Bon, j’en suis sûre d’aucuns vont dire la revoilà la Moni qui fait sa Grégo… Pourtant, j’aurais bien voulu vous mitonner un Édito de début d’année al dente, qui pétille, qui fleure bon le bolduc, les baisers sous les serpentins,les guis et houx nouveaux. Mais foin !

Y a du travail dans l’amour, et tout ça, au fond, qu’on écrit, ne vous y trompez pas, c’est de l’amour ! Parce que moi, ça va... mes journées sont pleines et j’ai tant à faire encore...

2009, je les vois venir ces jeunes garçons et ces jeunes femmes-écrivains, eux, perdus, s’accrochant aux conventions, elles se heurtant à ces murs visibles ou invisibles, prêtes à se reformater à la hache des désirs archaïques, riantes, ignorantes du prix payé par les générations précédentes, et replongeant dans les éternels, dissolvants et pesants archétypes féminins...

VOIR VENIR ?

Les masques en tombant ne remettent pas forcément les pendules à l’heure.

Même si, depuis quelques années, des remous de société, des luttes personnelles ou collectives laissent émerger (jusqu’à ce que l’émergence s’étiole), ça et là, quelques personnalités féminines parmi les artistes dont l’œuvre compte, être femme et créatrice ne va pas de soi. On peut observer la toujours grande disproportion dans le nombre d’hommes et de femmes artistes, publiés, exposés, aidés, suivis, reconnus.

Rien n’est encore juste et simple en ce domaine.

Un artiste, lorsqu’il est en contact avec ce qui le pousse jusqu’au geste de produire un objet, une œuvre, un moment de vie, n’est plus, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni mémoire, ni amnésie, ni destruction, ni construction, ni désir, ni volonté, ni peur, ni courage, ni mensonge, ni vérité, ni silence, ni larmes, ni sourire, ni bruit, ni animal, ni humain, ni matière, ni vide, et pourtant aussi tout cela à la fois, et bien d’autres choses encore !

Dans cette confrontation où pour l’un, l’Autre est féminin, cet envol dans l’inconnu, vers les cimes et les abîmes de soi-même, qui privilégie “l’anima”, la finesse, la fragilité, le don… les hommes, eux, s’accomplissent. Ils ouvrent le grand livre, entrent dans l’exaltante aventure du “Je est un autre”, s’étonnent de ce secret fertile d’être double, de ce double jeu exaltant.
De l’écart du monde, de la si nécessaire solitude, du dialogue avec leur féminité, ils sortent grandis, gagnants.

Les femmes, elles, devant le choix de se confronter à “l’animus”, de vivre une virilité qui leur semble, la plupart du temps, encombrante, ou de tourner en rond dans le vertige du féminin qui va vers encore plus de fêlure, de faille, de vulnérabilité... prisonnières d’une spirale folle et sans issue, les voilà qui se désarment, s’épuisent, se démultiplient, se désagrègent.

Et, sauf si elles deviennent George Sand, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Hélène Cixous, Ariane Mnouchkine… (ces femmes qui ont assumé la rencontre avec leur part masculine et qui ont été protégées aussi bien que des hommes créateurs), elles deviennent souvent folles, déconsidérées, détruites, abandonnées, suicidées... comme Camille Claudel, Clara Schumann, Frida Khalo, Virginia Woolf, Diane Arbus, Janis Joplin, Marilyn Monroe, Édith Piaf, Aloïse Corbaz, Louise Brooks, Dalida, Séraphine de Senlis, Sarah Kane…

Ou il arrive qu’on les supprime comme Zahra Kazemi dite Ziba, Sharon Tate et son bébé tués par Charles Manson, la belle actrice libanaise Susanne Tamim poignardée, Margaret Strauss brillante concertiste assassinée par son mari, Giuseppina Pasqualino di Marineo, violée et étranglée à Istambul, Kathy Felner, frappée à mort à Vienne, Olympe de Gouges décapitée, Dulcie September descendue à bout portant…

À moins que, comme Colette ou Marguerite Duras à la fin de leur vie, faisant mine d’être revenues de leur insolente jeunesse, une rencontre amoureuse, une passion, étaye ce corps de lutte avec l’ange et les dragons qu’est le corps de l’artiste… Que seraient devenues Marguerite Duras et son œuvre sans la rencontre avec Yann Andréa, dans un moment où, dangereusement alcoolique, elle était visiblement rentrée dans un processus final ? Nous n’aurions probablement jamais pu lire "La maladie de la mort", "La pluie d’été", "la douleur", "L’amant", ni tous les textes d’après 1981 et les films et les mises en scène, et les propos.

Quant à Colette, elle aussi très choyée jusque sur le tard, elle fut, finalement, si entourée de gens aimants, aimés, qu’elle eut le loisir de décider librement du rythme de ses moments choisis d’écriture, de solitude, ou de dialogue avec le monde.

Qui a mesuré réellement, la part secrète de création rendue possible par les forces discrètes,tues, oubliées de toutes ces femmes effacées qui ont épaulé, dans l’ombre,l’aventure des créateurs masculins ? Et -sauf rarissime exception- existe-t-il un homme qui a su protéger la création féminine aussi “naturellement” que des femmes l’ont fait, depuis toujours, envers un artiste, la plupart du temps masculin ?

Il semblerait, encore de nos jours, que les artistes femmes sans “anges gardiens” soient vouées à certains enfers, quelles que soient leurs capacités de joie, d’humour, leurs aptitudes au bonheur...

N’avez-vous jamais observé, lorsque vous êtes une femme qui crée, cette étrange chose qu’est la surprise dans les regards qui attendent un autre corps, une autre voix, un autre sexe, une autre figure ?

Les images, les représentations, ont décidément la vie dure. L’ouverture est sans doute dans nos forces de changements des vieilles formes de représentations, qui trouvent si peu de tribunes en ce moment, dans la vitalité des générations futures, dans leur capacité à réinventer les modes de vie, ne supportant plus ceux qu’on leur impose et qui ont fait leur temps, dans leur capacité à partager entre filles et garçons, tous les gestes, des plus extraordinaires aux plus quotidiens, sans aucune discrimination…
Mais que de lourdeurs, que de gâchis jusque-là !

Je m’amusais en écoutant, il y a quelques jours à peine, Jean-Pierre Vincent répondre d’un ton léger sur France Culture à une question à propos de ce déséquilibre au théâtre, des places de pouvoir artistique si peu occupées par des femmes… Il répondait très souriant, et assez désinvolte quelque chose comme : “… ça vient, ça viendra, regardez Julie Brochen, Muriel Mayette. Ça se fera tout doucement avec les générations à venir...”

Oui, cher Jean-Pierre Vincent, mais quel dommage si, pour une question de générations vous n’aviez pas pu nous donner “La Cagnotte”, “Woyzek”, “Les Précieuses et L’Impromptu”, “Le Misanthrope”, “Germinal”, “Dans la jungle des Villes”, “La tragédie optimiste” et tant d’autres chefs d’œuvre de théâtre, si vous n’aviez pas pu travailler aussi magistralement avec Michel Deutsch, Bernard Chartreux, Dominique Muller, André Engel… simplement parce que vous auriez été… une femme ! Seriez-vous aussi désabusé et serein devant cette question ?

Désolée d’enfoncer le clou mais je viens d’apprendre avec un certain frisson glacé qu’un nouveau mot vient d’être inventé. C’est “féminicide”, qui signifie : meurtre d’une femme tuée sans aucune autre raison que d’être une femme. Il existe même un calcul des “femmes manquantes” : plusieurs millions, particulièrement en Chine et aux Indes par avortement à l’annonce du sexe du bébé à venir.

“Le réel est si porteur d’épouvantes et de jouissances paroxystiques mêlées, que seuls les poètes en risquent une approche. Devant son surgissement, nos pâles réalités résistent du poids gigantesque des traditions, des conventions, d’un confort suicidaire.

N’oublions pas que tout pourrait être autrement” (Clarissa Pace).

Alors, pour finir encore… Encore un désir de poète en forme de vœu :
“Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait.”
(Guillaume Apollinaire).

Je m’y emploierai en 2009. Et vous ?